CHAPITRE XI
Le décor est tel qu’il l’a toujours été : comment pourrait-il en être autrement, puisqu’il est éternel ? Un échange avec le Tout-Puissant ne peut avoir lieu qu’ici, et pas ailleurs.
Je me trouve dans une vaste plaine verdoyante, entourée de nombreuses collines. Il fait nuit, mais le ciel est incroyablement lumineux : des centaines d’étoiles bleutées brillent au-dessus de moi. Au loin, un flot de gens se dirige lentement vers un énorme vaisseau spatial. L’appareil est d’une couleur entre le mauve et le bleu, et des rayons de lumière en jaillissent, zébrant la nuit. Je sais que je suis censée monter dans ce vaisseau spatial, mais avant, il faut que je parle au Seigneur Krishna.
Sa flûte en or dans la main droite, une fleur de lotus rouge dans l’autre, il est justement à côté de moi. Simplement vêtu d’une longue tunique bleue, il porte autour du cou un bijou magnifique – le Kaustubha, cette pierre précieuse dans laquelle est inscrit le destin de toutes les âmes. Krishna ne me regarde pas, son regard est tourné vers le vaisseau spatial, et les étoiles qui brillent au-dessus. Il attend que je lui parle, ou plutôt que je lui réponde, mais je n’arrive pas à me souvenir de ce qu’il vient de me demander. Tout ce que je sais, c’est que je suis un cas à part, et puisque je suis incapable de répondre, je décide de lui confier ce qui me préoccupe l’esprit.
Quand vous reverrai-je, Seigneur Krishna ?
D’un geste ample, il désigne la vaste plaine où nous nous trouvons, et les étoiles dans le ciel.
La création tout entière est un océan, dont la surface est agitée de turbulences, et le fond, parfaitement silencieux. Mais à l’instar d’un océan, les créatures qui y vivent sont toujours en train de chercher un sens dans la création, l’élément ultime.
L’ironie contenue dans ses propos fait sourire Krishna.
— Dans l’océan, le poisson cherche l’eau, dont il a entendu parler si souvent, mais il ne la trouve jamais. Il ne la trouve pas parce qu’il la cherche avec trop de passion.
Il marque une pause, puis il reprend :
— Je suis partout dans la création. Il n’y a pas un seul endroit où je ne sois pas. Pourquoi me parles-tu donc de séparation ?
— Parce que, Seigneur Krishna, j’ai peur de vous oublier quand j’entrerai dans la création.
Il hausse les épaules, d’un air qui signifie que cela ne l’inquiète pas le moins du monde.
— Il faut s’y attendre : c’est en oubliant tout ce qu’on sait qu’on apprend. Et ensuite, quand on s’en souvient, c’est d’autant plus agréable.
— Quand viendrez-vous sur la Terre ?
— Quand nul ne m’attendra.
— Est-ce que je vous verrai, Seigneur Krishna ?
— Oui, à deux reprises. La première fois, au début de la Kali Yuga, et la seconde, à la fin de l’ère.
— Je vous reconnaîtrai ?
— Pas tout de suite. Ton esprit ne me reconnaîtra pas, mais au fond de toi, tu sauras que c’est moi.
— Comment vous reconnaîtrai-je ?
Krishna pose alors son regard sur moi, et ses yeux m’émerveillent : on dirait deux fenêtres ouvertes sur le cosmos. Le temps perd toute signification, et j’ai l’impression que l’univers tout entier se met à tourner dans les yeux de Krishna pendant que je le regarde. Je vois des milliers de gens, des millions d’étoiles, et toute cette énergie vitale dépensée pour des plaisirs minuscules, et toutes ces illusions qui génèrent tant d’amertume… Puis la vision prend la couleur du sang, avant de devenir totalement noire, tandis que le sang des humains se fige dans leurs veines et que le feu de Kali réduit en cendres les galaxies. Mais rien de tout ça ne perturbe l’éternel Krishna, dont les yeux ne cillent jamais, même quand l’immensité du spectacle me force, tremblante, à détourner le regard. J’en ai le souffle coupé. Bouleversée, je l’implore :
— Ô Krishna, prends mon âme, prends-la tout de suite. Ne m’envoie pas là-bas. Je m’en remets à toi. L’idée de t’oublier, ne serait-ce qu’un instant, m’est insupportable.
Krishna me sourit.
— Je vais te raconter une histoire. Cette histoire, un homme simple, du nom de Jésus, la racontera à son tour au milieu de la Kali Yuga. Ceux dont l’esprit reconnaîtra ce Jésus seront peu nombreux, mais certains le garderont dans leur cœur.
Et avant d’entamer son récit, Krishna se recueille un instant.
— C’est l’histoire de Homa, un homme bon, mais qui n’a pas atteint la perfection de l’âme. C’est un ami de Jésus, et un jour, Jésus lui demande d’aller au village, pour y acheter de quoi préparer le grand repas auquel il a l’intention d’inviter quelques vieux voisins. Jésus dit à l’homme : « Prends ces dix deniers, et achète douze miches de pain, cinq cruches de vin, quatre poissons, et un sac de blé. Charge le tout sur mon âne, et rapporte-le ici. Je t’attendrai. »
« En entendant ces paroles, Homa se trouble, prêt à céder à l’appât du gain. Il a compris que Jésus ne connaît pas la valeur de l’argent, parce qu’il sait qu’il peut se procurer tout ce que Jésus lui a commandé pour seulement cinq deniers, mais il sait aussi que, pour nourrir tous les invités, Jésus aurait besoin de deux fois plus de nourriture. Pourtant, Homa décide qu’il ne dépensera pas tout l’argent que Jésus lui a confié, et il se dit : « Je vais acheter tout ce que Jésus m’a demandé de lui rapporter, et j’empocherai le reste des deniers. »
« Homa et l’âne se rendent au village, et l’homme commence à acheter les provisions. À la boulangerie, il achète douze miches de pain, mais alors qu’il vient d’en charger l’âne et qu’il regarde ailleurs, le nombre de pains double. Ensuite, Homa se procure les cinq cruches de vin et les quatre poissons. Et comme le pain, profitant d’un moment d’inattention de Homa, les cinq cruches et les quatre poissons se multiplient. Puis Homa achète le sac de blé, et s’en retourne chez Jésus. Mais sur le chemin du retour, il s’aperçoit qu’il y a deux sacs de blé, et que pour tout le reste, les quantités ont doublé. Stupéfait, il vérifie que les cinq deniers sont toujours au fond de sa poche. »
« Quand il arrive chez Jésus, ce dernier l’accueille en lui souriant aimablement. Le sourire de Jésus est merveilleux. L’histoire de l’humanité nous décrit Jésus comme un être tourmenté, mais l’amour et la joie que contient le sourire qu’il adresse à Homa sont irrésistibles. Toutefois Homa est inquiet à l’idée de voir Jésus, bien que ce dernier n’ait pour lui que d’aimables paroles. »
« Jésus dit à Homa : « Sois le bienvenu, Homa, tu m’as rapporté tout ce dont nous avions besoin pour le banquet, et je t’en remercie. »
« Submergé par la honte, Homa baisse la tête et dépose alors les cinq deniers aux pieds de Jésus. Il lui dit : « Ne me remercie pas, Maître, parce que j’ai voulu te tromper. Je savais qu’il te fallait plus de nourriture que tu n’en avais commandée, mais j’avais décidé de garder pour moi les deniers qui restaient. C’est grâce à une étrange magie que toutes ces provisions sont devant toi, car je n’en avais acheté que la moitié. » Sur ces mots, Homa baise les pieds de Jésus, et il ajoute : « Je ne suis pas digne d’être ton ami, ni même ton serviteur. »
« Mais Jésus lui dit de se relever, et entreprends de le rassurer : « Non, Homa, tu as bien agi, puisque tu as fait ce que je t’avais demandé. C’est tout ce que tu me dois. Je ne demande rien de plus, ni à toi ni aux autres. »
S’interrompant, Krishna lève les yeux vers le ciel.
— L’histoire t’a plu ?
— Oui, Seigneur Krishna. Mais je ne sais pas si je l’ai bien comprise, et je ne vois pas quel est le rapport avec moi.
— Cet homme, ce Homa, il est comme tous les autres hommes. Il a bon cœur, mais il a également des défauts. Pourtant, pour Jésus, il est parfait, dans la mesure où il a fait ce qu’il lui avait demandé. Tu vois, Sita, Dieu n’attend pas de toi que tu lui donnes tout ce que tu as, il sait comment le monde fonctionne, et il sait aussi que chacun doit fournir sa part d’efforts. Tout ce que Dieu te réclame, c’est que tu lui donnes la moitié de ce que tu possèdes : il se charge du reste, c'est pour cette raison que les miches de pain se sont multipliées. Le véritable miracle, c’est ça.
Krishna marque une pause, puis il dit :
— Cette histoire fera partie de l’Évangile de Jésus, mais elle sera retirée du livre sacré par ceux qui veulent que les pauvres donnent leurs biens à l’Église, et qui ne comprennent pas la compassion de Jésus à l’égard de ceux pour qui la vie est un combat.
Krishna me sourit, de son sourire enjôleur qui ensorcèle les dieux eux-mêmes.
— Tu n’as nullement besoin de tout me donner : garde ta tête, je prends ton cœur. Pour affronter la Kali Yuga, il te faudra disposer de toutes les ressources de ton esprit, surtout quand viendra la fin de cette ère.
— Comment la Kali Yuga finira-t-elle, Seigneur Krishna ?
Krishna éclate de rire, puis il porte sa flûte d’or à ses lèvres.
— Si tu connais la fin de l’histoire, elle n’offre plus grand intérêt. Ne me pose plus de questions, Sita, et écoute plutôt l’air que je vais te jouer. Cet air dissipe toutes les illusions, toutes les souffrances. Quand la solitude sera trop pesante, souviens-toi de ces quelques notes, souviens-toi de moi, et tu verras que les choses que tu désires le plus ardemment sont justement celles qui te coûteront tes plus grandes peines. Ma musique est éternelle, et on peut l’entendre partout, et tout le temps.
— Mais…
— Écoute ma musique, Sita. Tais-toi, et écoute.
Et Krishna commence à jouer un air sur sa flûte. Mais soudain une bourrasque de vent balaie la plaine, emportant avec elle les notes et la mélodie, et un nuage de poussière m’aveugle. Je ne peux même plus voir Krishna. Les étoiles disparaissent, et tout replonge dans les ténèbres.
Pourtant, au cœur de cette obscurité, une ombre plus dense encore emplit l’immensité du ciel : c’est Kali, la déesse noire de la destruction. À la fin du temps, elle détruit tout le monde, les pécheurs comme les saints, les démons et les anges, les humains et les vampires. Et je sais que c’est Kali qui me détruira, finalement.